Vision de croissance ou fuite en avant ?
Dernière mise à jour : 21 sept.
« Il faut faire du chiffre. » La phrase revient à chaque tension de trésorerie, à chaque commande perdue, à chaque réunion difficile. La logique se comprend : il s'agit de retrouver assez d'activité pour payer les charges sans vivre dans l'inquiétude. Encore faut-il pouvoir dire comment ce chiffre supplémentaire rétablira durablement l'équilibre.
La vision, au départ, n'a rien d'irréaliste. Conserver les clients historiques, en conquérir de nouveaux, retrouver les volumes qui faisaient vivre l'entreprise quelques années plus tôt. Elle s'appuie sur des atouts réels : un savoir-faire reconnu, une qualité de service que les clients apprécient, des équipes qui connaissent leur métier. Ce qui manque n'est pas l'ambition. C'est l'examen des conditions dont elle dépend.
Car une trajectoire commerciale repose sur des conditions que l'entreprise ne maîtrise pas toutes. Quand l'économie se tend, les clients se protègent. Les plus petits réduisent leurs commandes, parfois drastiquement. Les plus gros concentrent leurs contrats sur des fournisseurs aux reins solides, capables de traverser une crise. Ce n'est pas de la défiance : c'est le réflexe de tout acheteur qui a vu un prestataire fragile cesser son activité du jour au lendemain, en laissant ses clients récupérer leurs affaires dans l'urgence. Après une telle expérience, on accepte de payer un peu plus cher un fournisseur dont on est certain qu'il sera encore là. Face à des concurrents bien plus grands, la qualité du service ne suffit plus.
Ce mouvement se lit souvent au-delà de l'entreprise. Les études sectorielles publiées chaque année décrivent un marché qui se concentre, des acteurs absorbés, d'autres qui disparaissent. Quand la baisse des commandes s'inscrit dans cette tendance, elle n'est pas un creux passager. C'est un déplacement du marché, et prospecter davantage ne le renverse pas.
La direction reste la même, ses conditions ont changé. C'est là qu'elle doit pouvoir être examinée. Le retour à l'équilibre dépend-il de commandes confirmées ou de volumes espérés ? Les ventes recherchées couvriront-elles les charges ? L'entreprise peut-elle tenir le temps de les obtenir, de les réaliser, puis de les encaisser ? Et sur l'ensemble de ces conditions, lesquelles dépendent de ses propres décisions, lesquelles lui échappent ? C'est sur la première part qu'elle peut agir.
La fuite en avant commence sans que la vision soit abandonnée. Chaque difficulté appelle la même réponse. Les commandes reculent : on prospecte davantage. Un client demande à régler le solde de sa commande à six mois : on accepte pour garder le volume. L'entreprise avance alors à sa place le financement de ce qu'il achète, sans aucune garantie qu'il restera client, quand sa propre trésorerie est déjà tendue. Ce client ne demande pas un délai, il demande un financement, et il savait en passant commande qu'il ne pourrait pas régler d'emblée. Refuser n'oblige pas à rompre : on peut négocier un échéancier, un acompte plus élevé, une garantie.
Accepter un délai n'est pas une faute. Ce qui fait basculer, c'est de l'accepter sans rien négocier, parce que perdre ce client paraît impensable. Quand la seule réponse admise à chaque difficulté reste « vendre plus, garder le volume », alors que l'équilibre ne revient pas, on est passé de la vision à la fuite en avant.
Un autre signe l'accompagne souvent. Les voies alternatives sont écartées les unes après les autres : s'associer à une entreprise plus solide si la situation le requiert, revoir l'offre, peut-être même renoncer à certains clients qui coûtent plus qu'ils ne rapportent. Chacune se heurte à une objection. Mais la trajectoire maintenue, « faire du chiffre », n'est jamais passée au même crible.
L'activité visible entretient la conviction : les devis partent, l'argent rentre. Mais encaisser n'est pas être rentable. Beaucoup d'entreprises ont constitué, les bonnes années, une réserve de trésorerie : un matelas, fait pour absorber un creux passager. Quand il faut y puiser chaque mois pour payer les charges fixes (loyer, salaires...), ce n'est plus un creux. C'est souvent le signe que l'activité ne couvre plus ce qu'elle coûte. Le matelas se vide en silence, et la fin de mois reste gérable jusqu'au moment où elle ne l'est plus.
Puis vient le jour où l'expert-comptable pose le constat : l'entreprise n'est plus rentable. Face à tout le travail fourni, il paraît impossible. « Ce n'est pas possible, on travaille. » La réaction est sincère. Et le constat est d'autant plus difficile à accepter qu'il arrive dans un vocabulaire comptable qui n'est pas celui du dirigeant.
Ce n'est pas une question d'intelligence : beaucoup de dirigeants pensent comprendre comment se forment leur marge et leur résultat, et découvrent qu'il leur manquait une partie de la lecture. Tant que cet écart n'est pas comblé, l'entreprise poursuit une trajectoire dont la justification est précisément ce qu'il faudrait vérifier.
Une vision de croissance peut traverser une mauvaise passe. Ce qui la distingue d'une fuite en avant, c'est qu'elle reste révisable : on sait ce qu'elle doit produire, de quoi elle dépend, et quels chiffres conduiraient à l'infléchir. Encore faut-il suivre sa marge, son BFR et l'évolution de ce matelas au bon rythme : chaque semaine pour certaines activités, chaque mois pour d'autres. Ce rythme ne se choisit pas au hasard, il se déduit de la façon dont l'argent circule dans l'entreprise.
Sans lui, on découvre au bilan annuel une dérive lisible des mois plus tôt.
©S.O.L. Consulting
Commentaires